Acid Jones et le mystère des OVNIs

ESCALADES...


Ce matin là, Acid Jones s'apprêtait à sortir de son immeuble quand un petit papier bleu dans la boîte aux lettres attira son attention. C'était un télégramme qu'il ouvrit avec une certaine nervosité due à l'imprévu. Le message était bref : " je te remercie de bien vouloir prendre le premier avion pour Londres. Sois discret, pas de mail, ne préviens personne, ne téléphone pas. Signé : Mac Douglas." Pourquoi Mac Douglas tenait-il à le voir si vite en prenant autant de précautions et sans explications ? Acid glissa le télégramme dans sa poche et sortit, perplexe. Quel problème Mac Douglas pouvait-il avoir ? Ce message insolite ne contenait qu'une chose claire : confidentialité absolue ! Mais pas un mot sur les motifs de cette confidentialité. Il fallait cependant que cela soit suffisamment sérieux pour que Mac Douglas lui demandât d'une manière aussi impromptue de sauter dans le premier avion. Acid retournait le message dans tous les sens mais en vain; il ne trouvait aucune explication logique à ce télégramme énigmatique. Chemin faisant, le texte de ce message revenait d'une manière lancinante et devenait quasiment obsessionnel. Acid Jones avait un étrange pressentiment. Devait il se rendre à Londres, comme le lui demandait instamment son ami ? Quels pouvaient en être les risques ? Il vaqua à ses affaires puis de retour dans son appartement, il chercha une fois encore à évaluer la situation : s'il se rendait au rendez-vous, il lui serait difficile de refuser le service ou la mission que Mac Douglas lui confierait. Il était tentant de téléphoner mais c'était contraire aux recommandations portées sur le télégramme. Acid Jones était un jeune homme blond d'environ vingt-cinq ans, à la mèche rebelle, de constitution assez sèche. C'était un jeune français moyen qui, après quelques années d'études universitaires en économie, exerçait une activité de prospection et d'études de mercatique. Ses fréquents déplacements et sa curiosité naturelle l'avaient déjà conduit à rencontrer de nombreuses personnes dans des secteurs d'activité différents. Quant à Mac Douglas, c'était un gros homme bourru qui cachait une sensibilité presque maladive derrière ses énormes moustaches en balai-brosse. Son crâne rasé et son éternel costume trois pièces finissaient de lui donner l'air d'un garde du corps sous la troisième république. De formation Oxfordienne, Mac Douglas était devenu en vingt années de carrière dans la finance internationale, une figure de la City. Outre de nombreux conseils financiers avisés, Mac Douglas avait toujours cherché à rendre service à Acid chaque fois qu'il le pouvait. De même, Acid Jones effectuait parfois des enquêtes commerciales ou financières pour le compte de Mac Douglas. Ceci, depuis une belle journée du mois de juin où le hasard les avait fait se rencontrer dans des circonstances assez pittoresques. Mac Douglas avait un hobby : l'escalade. Ce sport à mi-chemin entre la varappe et l'alpinisme se pratique sur des parois de quinze à cent mètres de dénivelé. Mac Douglas s'était donc rendu en villégiature en France, dans les calanques de Cassis pour s'adonner à son sport favori. Là, de belles parois d'une cinquantaine de mètres surplombent une mer bleue, malheureusement souillée par les égouts de Marseille. Mac Douglas, bon grimpeur malgré sa corpulence, était doué d'une étonnante souplesse du corps et certainement de l'esprit. La roche des falaises de Cassis est agréable à grimper, elle permet une bonne adhérence des chaussons, ce qui met le grimpeur en confiance. Mac Douglas fort de plusieurs années d'expérience grimpait souvent en solo. Ce jour là, il s'était attaqué à une voie connue par les amateurs familiers du lieu sous le nom de "paranoïa". Mac Douglas évoluait depuis une heure sur la paroi, introduisant ses coinceurs dans les anfractuosités de la falaise, progressant petit à petit, vaché sur les deux derniers coinceurs posés. Il franchit sans problème un surplomb un peu délicat et se positionna confortablement sur une margelle d'une quarantaine de centimètres de large pour un mètre de long. La voie paraissait interrompue par une faille abrupte, de quelques six mètres de large et d'une vingtaine d'autres pour la profondeur. Mac Douglas se demanda s'il ne s'était pas trompé : la voie ne devait pas aboutir sur ce surplomb ! Mais c'était trop tard, impossible de quitter la margelle ; c'était trop risqué, sa corde était beaucoup trop courte pour une descente en rappel. Quant au franchissement de la faille, il ne fallait pas y compter. Au-dessous de lui, la paroi était lisse sur plusieurs mètres au-dessus de la mer. Plonger eût été le suicide assuré : il se serait écrasé dix fois contre la paroi avant d'atteindre une mer transformée en mur de béton bleu. Le flegmatique anglais se sentit alors inexorablement gagné par l'angoisse et peu à peu, comme un serpent, la peur s'installait et risquait de devenir le pire danger du grimpeur : la panique ! Mac Douglas était maintenant bloqué depuis une très longue demi-heure et il transpirait à grosses gouttes. D'ici trois ou quatre heures la nuit tomberait et l'espoir d'être entendu par un autre grimpeur s'amenuiserait. Il risquait de rester accroché à son surplomb toute la nuit en s'affaiblissant considérablement. Fortement soumis au stress, Mac Douglas avait de plus en plus de mal à garder sa lucidité. Il inspira profondément et tenta de se concentrer de nouveau, rassembla ses idées et chercha à reconstituer sa volonté de vaincre cet obstacle. Toujours ruisselant, il s'aperçut que la faille était traversée par une margelle inversée et qu'elle dissimulait aussi tout le long une petite anfractuosité à sa base, contre la paroi. La cavité orientée vers le bas n'était pas visible au premier abord. On devait cependant pouvoir passer la main dans cette petite cavité et s'en servir ainsi de prise inversée . Le pouls de Mac Douglas battait très vite, il n'avait pas le choix, inspirant de nouveau pour trouver l'impulsion nécessaire à la reprise de son ascension dangereusement stoppée, il décida de s'engager dans la faille au-dessus du vide, les mains en prise inversée et les pieds quasiment à plat sur la paroi lisse et verticale. Mac Douglas évolua avec l'aisance que confère une certaine expérience. Mais son poids était un handicap au franchissement des quelques six mètres qui le séparaient de l'autre bord. Harassé, il ne lui restait plus qu'à sortir de la faille. A bout de forces, dans un changement d'appui pour tenter de se hisser en lieu sûr, Mac Douglas se tétanisa, lâcha prise et "dévissa" en une fraction de seconde. Il fit un vol de sept ou huit mètres qui emporta le premier coinceur . Le second résista. Mac Douglas se retrouva groggy huit mètres plus bas dans la faille; par chance, il était indemne. Sa situation était néanmoins catastrophique : au mieux et au prix d'une débauche d'énergie supplémentaire, il pouvait espérer remonter sur son surplomb de départ mais il n'y avait maintenant plus qu'un seul point d'attache sur lequel il restait vaché et sa vie ne tenait réellement qu'à un fil de Nylon. Même si le coinceur tenait le coup, ce lieu était tellement isolé qu'il risquait de sécher là un bon moment... Le cliquetis de mousquetons qui s'entrechoquent, accompagné de la chute de quelques gravillons sonnèrent agréablement aux oreilles de l'infortuné arachnide hors gabarit. Le bruit de la chute avait alerté Acid qui escaladait une voie derrière une arête à quelques soixante mètres de là, nettement plus haut. Il progressait maintenant rapidement en rappel jusqu'au surplomb où Mac Douglas avait été bloqué. Après s'être assuré que l'accidenté avait suffisamment récupéré de forces, il se joignit à lui pour effectuer la descente en rappel en duo. La longueur de corde n'était pas suffisante pour redescendre en une seule fois, mais ils devaient pouvoir gagner un site plus confortable pour une seconde étape. Vachés l'un derrière l'autre, les deux hommes opérèrent la manoeuvre de descente. Au sol, Mac Douglas mit quelques minutes pour retrouver complètement ses esprits et son français. Dans la panique, la langue de Molière avait elle aussi souffert ! La mésaventure de Mac Douglas eut pour épilogue un dîner royalement arrosé par l'heureux rescapé et son sauveur. Les deux hommes apprirent rapidement à s'apprécier l'un l'autre au cours des longues journées passées à écumer ensemble les voies des calanques de Cassis. Une solide amitié qui devait durer était née. Acid Jones et Mac Douglas achevèrent respectivement leur villégiature et reprirent leurs activités. Par la suite, ils eurent l'occasion de travailler plusieurs fois ensemble sur diverses affaires commerciales et financières. En quelques années, les deux compères avaient tissé entre eux une relation amicale des plus solides. Acid relut une fois encore le télégramme de Mac Douglas. Il avait pris sa décision : il se rendrait à Londres demain. Levé à l'aube Acid Jones comptait prendre l'avion de huit heures au départ de Roissy. A cette heure, les axes routiers étaient encore dégagés et la fluidité de la circulation lui permit d'arriver largement en avance. Il laissa sa voiture dans le parking sous-terrain de l'aéroport et regarda sa montre : il avait grandement le temps de prendre un vrai café car à Londres il aurait du mal à boire autre chose que d'affreux jus de chaussettes. Acid s'installa à une table de la cafétéria du premier étage qui domine le hall d'attente. Il déplia son ''Canard Enchaîné'' et commença par regarder les caricatures et les principaux articles : « Décidément il y a matière à passer à une édition quotidienne », se dit-il. Acid attardant son regard sur les rares clients attablés à cette heure, eut l'impression d'avoir déjà vu l'homme en blouson qui prenait comme lui son café deux tables à sa droite. Relativement vigilant compte tenu des conseils de prudence de Mac Douglas, Acid Jones nota le fait mais resta serein : il reconnaîtrait à coup sûr ce type s'ils devaient se retrouver tous les deux dans l'avion. Il restait à Acid un bon quart d'heure avant d'embarquer et il ressentit la nécessité de se rendre là où le roi va à pied. Acid Jones régla son café et gagna donc les toilettes. Le temps s'écoulait et Acid Jones ne reparaissait pas. Il ne lui restait maintenant guère que quelques minutes pour courir prendre son avion mais Acid demeurait invisible... Les annonces des embarquements suivants se faisaient les unes après les autres sans discontinuer. Acid avait disparu et l'Airbus décolla sans lui. Une demi-heure plus tard, un remue-ménage eut lieu dans les toilettes où Acid Jones semblait s'être volatilisé. Un attroupement se créa autour de deux gaillards en cotte de travail qui tentaient d'enfoncer une porte. Ils parvinrent à leur fin, non sans mal; la porte céda avec fracas en tombant à l'intérieur du réduit. Les deux hommes en dégagèrent le corps inerte d'un jeune homme à la tête ensanglantée. Une dizaine de minutes plus tard un médecin était sur les lieux et le blessé commençait à redonner des signes de vie. Quelques points de sutures et un peu de temps seraient nécessaires pour remettre en état le cuir chevelu de Acid, sérieusement éprouvé par la chute brutale de la porte. Acid Jones avait eu l'avanie d'être bloqué par une serrure défectueuse ! Sous l'oeil goguenard de quelques badauds amusés par l'incident, Acid accompagna le médecin afin de recevoir quelques soins complémentaires. Acid ne partit donc pour Londres que vers midi, mais ce contretemps allait probablement inquiéter Mac Douglas qui ne devait pas douter de la venue imminente et prompte de Acid Jones. La suite du voyage se passa sans incident et Acid oublia complètement de vérifier si l'homme au blouson faisait partie ou non des passagers de l'avion. Acid Jones gagna rapidement le centre de Londres. Mac Douglas demeurait entre Marble Arche et Queens Way, juste en lisière de Hyde Park. Le financier résidait dans les deux étages supérieurs d'une grande maison bourgeoise. L'aménagement en duplex était récent mais l'amoureux des vieilles boiseries et du classicisme Britannique y trouvait son compte. Mac Douglas travaillait la plupart du temps dans le bureau ultramoderne, conçu par ses soins à l'étage supérieur de cette demeure cossue. Acid arriva à point pour le "tea time", moment mythique pour un Anglais comme Mac Douglas. Miss Garrow, l'employée de maison de toujours, vint ouvrir à Acid Jones. La brave femme ne s'attendait visiblement pas à la visite du jeune homme mais elle le reconnut en poussant des exclamations de surprise et de joie. Elle fit entrer l'invité inattendu, dans un flot de paroles, appelant aussi Mac Douglas à travers la maison. Ce comportement tout à fait inhabituel pour cette Londonienne de souche, traduisait un profond attachement à Acid qui s'était construit au fil des visites. Peu après, un petit homme trapu et jovial apparut en haut de l'escalier. Il leva les mains avec un petit mouvement à l'instar de De Gaulle et poussa une exclamation de joie et de soulagement : son ami Acid Jones était enfin là !

- Venez Acid, mon ami, nous allons prendre le thé, dit il comme si c'était la chose la plus importante du moment. Mais avez vous fait bon voyage ? s'enquit Mac Douglas avec une pointe d'accent et un vouvoiement qui ne le quittaient que difficilement malgré sa parfaite maîtrise du français. Le souvenir des incidents du matin revint à l'esprit de Acid mais il jugea préférable de ne pas épiloguer trop longuement sur ces derniers, par crainte d'inquiéter inutilement Mac Douglas qui semblait déjà plus anxieux qu'à l'ordinaire.

- J'ai été un peu retardé ce matin par un petit accident qui m'a coûté une poignée de cheveux et une belle bosse, dit il sur le ton de la plaisanterie, rien de bien sérieux. Dis-moi plutôt pourquoi toutes ces consignes de discrétion et de prudence sur le télégramme que tu m'as adressé ?

Miss Garrow pénétra dans le salon en poussant un chariot chargé du nécessaire au tea time.

- I hope you will stay with us time enough to visit the new butterflies exposition in the National Museum of Botanic, it's absolutely marvellous ! dit-elle avec une sorte de coquetterie.

- I hope so ! I'll try to visit this exposition. Anyway, i thank you very much, Miss Garrow, you still pay great attention to me, as usual !

La brave femme eut un petit gloussement de satisfaction et servit le thé avant de quitter le salon ; les deux hommes reprirent le fil de leur discussion.

- Mon ami, je vous... je t'ai recommandé la prudence car le sujet pour lequel je t'ai prié de venir est suivi de très près par les services de renseignements de presque tous les pays ! Pour ma part, j'ai commis quelques imprudences qui m'obligent aujourd'hui à te passer le relais, si tu acceptes, bien sûr, cette délicate enquête. Mais il faut que tu saches quels en sont les risques. Si comme moi tu commets un faux pas, tu seras fiché à vie et ta carrière pourra être stoppée ou brisée. Tes activités seront surveillées à tout moment si tu te montres trop curieux ou si tu déranges l'ordre, l'idéologie établis...

- Même toi, tu n'as pas pu faire jouer tes relations politiques pour te préserver et maintenant te sortir de ce piège ?

- Non, malheureusement une fois pris dans la nase, le poisson n'a plus aucun moyen de ressortir : on est fiché à vie. Même après la mort du poisson son dossier reste lui bien vivant pour de nombreuses années... Compte tenu de ma situation j'ai encore quelques espoirs bien sûr, avec les années et quelques services rendus... Mais il faudra beaucoup de temps et jamais plus je ne pourrais prétendre à certaines fonctions... Pour éviter que ma position ne se dégrade davantage il faut que je me "mette au vert" comme vous dites: je cesse donc toute activité concernant cette affaire.

- Bien. Et quel est ce domaine qui ressemble à un marigot infesté de sangsues ?

- Hum ! c'est un dossier à facettes. C'est pourquoi je préférerais te laisser en découvrir les divers aspects par toi-même...

Le jeune homme insista un peu :

- Mais, c'est une affaire politique crapuleuse dont tu t'es rendu compte ?

- Pas exactement, c’est plutôt scientifico-politique, mais je te donnerai tout à l'heure tous les éléments de travail déjà collectés. Ce qui est important c'est d'abord que tu connaisses bien les risques et le contexte du dossier. Plusieurs institutions ont recouvert d'une chape de plomb les connaissances sur le sujet. Comme au Moyen-Age où sévissait l'Inquisition, aujourd'hui sévit une forme larvée, silencieuse et dangereuse de censure d'un certain savoir scientifique, jalousement gardé par les institutions politiques, militaires et un mandarinat scientifique prêchant une docte parole.

- Mais que souhaites-tu que je fasse pour toi précisément ?

- En fait, comme je viens de te l'expliquer, plusieurs facteurs interfèrent entre eux et rendent la situation difficile, c'est une toile d'araignée qui peut t'être mortelle. Le premier point est l'aspect technique. Il met en jeu des technologies dont il sera question durant des siècles mais qui paraissent remettre en cause les fondements d'une physique qui est le symbole de la maîtrise des forces de la nature, une connaissance sûre, rassurante, présomptueuse, bref la science institutionnalisée, s'exclama Mac Douglas.

- Oh, il y a de nombreuses sciences dont l'importance et les dangers sociaux sont difficilement mesurables pour les communs des mortels que nous sommes. Nous nous sommes déjà laissés piéger par les armes atomiques ! ajouta Acid.

- Je te confierai donc le dossier technique et une liste d'un certain nombre de personnes à contacter, tels que j'ai pu commencer à les constituer. Le deuxième aspect du problème en est la conséquence politico-militaire. En fait les questions techniques et scientifiques ont des éléments de réponse solides, gardés secrets car dramatiquement révolutionnaires. Le pouvoir de cette connaissance pose un énorme problème aux institutions dominantes, soucieuses avant toute chose de stabilité... autant que faire se peut ! Mac Douglas s'interrompit quelques instants, puis il reprit : Quand on y regarde de plus près, on a même la désagréable impression que les institutions du renseignement, les lobbies militaro-industriels et voire même la pègre, constituent des groupes suffisamment puissants pour contrôler la plupart des événements planétaires ! Ils disposent, le cas échéant, du droit de vie ou de mort sur des individus, même politiquement très puissants et n'ont pour seul objectif que le maintien des équilibres propres à assurer la pérennité de leur ordre, leur pouvoir. Celui-ci est diffus, souterrain, financier, peut mettre en jeu l'existence même de toute source de vie sur Terre... Comme tu le vois, dans cette enquête, tu auras plus que l'impression d'être seul contre tous, contre tout.

- On ne peut pas dire que tu m'encourages ! dit Acid en riant pour dédramatiser la conversation. Mais te connaissant, je suppose que tu as toutefois commencé à élaborer et organiser un réseau de personnes susceptibles de m'aider dans cette affaire ?

- Bien sûr. Mais la toile d'araignée qui est tendue autour de nous est si sensible que si je bouge encore un peu je risque de tout perdre... Pourtant il est vrai que j'ai une certaine influence dans ce pays, j'y ai des amis... ajouta Mac Douglas avec une sorte d'orgueil désabusé.

- Ne t'inquiètes pas, j'irai prudemment, répondit Acid à son ami, si cela tourne au vinaigre je décrocherai... renchérit-il sans vraiment penser que cela fut possible, une fois le doigt mis dans l'engrenage...

- Bien, je vais te donner le dossier. Il est contenu sur trois disquettes : sur la première tu trouveras les références de tous les documents que j'ai pu répertorier sur le sujet, la seconde contient des notes et analyses par thèmes, sur la troisième enfin sont enregistrées les coordonnées de tous les gens susceptibles de collaborer dans notre affaire.

Puis, Mac Douglas pria son ami de l'excuser et laissa Acid seul quelques instants, pour aller chercher dans son bureau les disquettes en question. Ce bureau-tour de contrôle disposait aussi du raffinement goûté par le maître des lieux : de superbes boiseries dissimulant une multitude de caches. C'était un véritable cabinet Médicis, truffé d'électronique ! Mac Douglas s'affaira quelques instants sur le clavier de son ordinateur puis un déclic se produisit : un fauteuil de style frémi. Mac Douglas souleva la base du siège comme on ouvre une boîte à musique et retira d'une cavité plusieurs supports magnétiques. Il en fit un tri rapide et conserva celles destinées à Acid, reposa les autres disquettes puis referma le couvercle de ce rangement insolite. Le financier rejoignit Acid pour lui confier les précieux documents magnétiques. Mac Douglas en homme d'affaires avisé avait aussi effectué de discrètes transactions financières à l'attention de Acid, afin qu'il puisse évoluer avec une relative autonomie. Acid Jones était paré. Maintenant que l'affaire était engagée, il ne fallait pas trop tarder à Londres. Acid quitta donc rapidement son ami après que ce dernier lui ait renouvelé ses conseils de prudence. Acid Jones s'accorda toutefois le temps d'aller admirer la fameuse collection de papillons du National Botanic Museum dont Miss Garrow lui avait vanté les splendeurs. La traversée de Hyde Park suscitait toujours chez Acid, un étonnant sentiment de quiétude, une sérénité probablement liée aux souvenirs anciens et agréables de quelques idylles adolescentes... Acid passa le lac puis longea le parc du côté de Kenighton Avenue jusqu'à l'imposant bâtiment victorien à l'intérieur duquel se trouvaient les salles du National Botanic Museum. Ce quartier était de ceux où les Rolls Royces et Daimlers étaient familières des lieux et Acid Jones avait toujours un oeil pour suivre ces rutilantes machines. Avec sa chevelure blonde, sa mèche au vent et son pantalon de style golfeur, Acid Jones avait un air de Tintin. Il attendait sur le rebord du trottoir pour traverser, en regardant passer un de ces traditionnels taxis noirs et dodus; il suivait des yeux le déplacement de ce coléoptère roulant, quand le taxi fit brusquement un écart vers lui. Il lui fallut faire un preste mouvement de recul pour éviter la collision avec cette tonne et demie de métal noir. Interloqué, Acid mit quelques secondes avant de recouvrer ses esprits. Il chercha des yeux le véhicule fautif mais celui-ci avait déjà disparu. Cet incident raviva en lui le désagréable sentiment qu'il avait eu à l'aéroport de Roissy : ces incidents n'étaient peut-être pas dûs au seul hasard et ils commençaient à être sérieux... Acid renonça instantanément à sa visite au musée et au flegme britannique. Maintenant, il lui fallait être d'une vigilance extrême. Il héla un taxi et regagna rapidement l'aéroport pour rejoindre Paris. Sa visite à Mac Douglas n'était apparemment pas passée inaperçue et les craintes de son ami commençaient à se transformer en une dangereuse réalité. Il était dorénavant en possession de documents qui ne souffraient pas de tomber entre n'importe quelle main, surtout cette liste de contacts qu'avait évoqué Mac Douglas ! Le voyage du retour ne fut émaillé d'aucun autre incident mais la tension était montée d'un cran. Acid Jones était perplexe. Il aurait aimé monter un stratagème susceptible de clarifier ses soupçons, voire même, identifier ou confondre les coupables mais que faire sinon redoubler de prudence ? Acid nota pour les mémoriser, les consignes qu'il s'imposerait dès lors pour contrecarrer ses ennemis virtuels, cette sorte de poulpe hostile dont chaque tentacule entoure un peu la proie jusqu'à l'immobilisation totale, puis finit par l'étouffer... La première règle que Acid Jones s'énonça était celle de l'anonymat dans tout échange d'informations concernant les domaines techniques et scientifiques touchés de près ou de loin par l'affaire. Cette simple règle d'or, était la conduite à tenir qui garantissait à Acid Jones un maximum de sécurité en lui laissant suffisamment de liberté de mouvement pour rester efficace et naturel. Il lui suffisait de quelques jeux de papiers d'identité différents et d'un peu de rigueur pour éviter d'être "logé" trop facilement, suite à une bête recherche administrative. Si toutefois, malgré ces précautions il se sentait repéré, il lui faudrait alors passer dans la clandestinité totale. La lutte contre cet univers d'ombres allait être âpre, pensa Acid, maintenant convaincu que la partie de cache-cache et de bras-de-fer était engagée. Acid décida de regagner son domicile via le métro, ce qui ne faciliterait pas la tâche d'éventuels filochards et lui permettrait de s'en débarrasser le cas échéant. Il prit successivement quelques lignes de métro qu'il n'empruntait que rarement et sortit plusieurs fois in extremis des wagons dans de petites stations désertes à cette heure, laissant sur place le filochard potentiel... Acid Jones disposait d'un studio-bureau dans la capitale où il recevait ses invités d'affaires et qui n'était probablement pas connu de ses ennemis de l'ombre. Ce studio-bureau se situait à proximité de Pont-Cardinet et du square des Batignolles. Arrivé par la station Guy Môquet, Acid prit donc le chemin de son refuge par des ruelles qu'il connaissait par coeur. A cette heure, le quartier était quasiment désert; il aperçut de loin un travesti à peau de léopard qui avait l'habitude de tapiner à l'entrée du square puis il continua sa marche jusqu'à la rue Dulong pour s'engouffrer dans un vieil immeuble qui ne payait pas de mine. Acid Jones rentra dans son studio prestement, fatigué et stressé par cette journée harassante. La nuit était bien avancée, il tira les persiennes délabrées et se mit à l'aise. Calé dans un grand fauteuil crapaud en cuir, Acid absorba un grand verre d'eau fraîche tirée au robinet et chlorée à souhait qui le ramena dans un univers plus calme, plus rassurant, l'univers du quotidien. Il inspira largement avec souplesse comme le font les yogi puis alluma un cigare moelleux. Il pensa quelques instants à tout et à rien, laissant son esprit vagabonder, se détendre, après la pression des dernières heures. Lorsque le jour perça à travers les volets, quelques mégots de cigare gisaient dans un curieux petit cendrier de terre cuite de fabrication artisanale, la lampe de bureau était encore allumée et on entendait le ronronnement du ventilateur de l'ordinateur resté en marche, sur le bureau en forme de demi-cercle ou plutôt en forme de haricot ou bien encore semblable à une demi-tranche d'ananas en conserve que l'on aurait inégalement découpée ! Cette ergonomie finissait par donner à ce studio une géométrie, une architecture, des volumes très particuliers pour une pièce quasiment cubique. Acid avait compulsé les documents jusqu'à l'épuisement total. Lorsqu'il s'éveilla, il ne se souvint de rien durant quelques dizaines de secondes. Puis les événements de la veille lui revinrent par bribes, certains éléments commençaient à s'accorder, prendre un sens dans un contexte global, alors que d'autres restaient discordants et confus. Une autre longue journée studieuse, celle là, commençait. Acid Jones devait maintenant classer, ordonner, hiérarchiser les documents que Mac Douglas lui avait confiés. En regroupant les documents par thème et selon l'intérêt qu'il pouvait déjà leur accorder, le jeune homme espérait aussi faire apparaître des éléments dont l'importance lui aurait échappé. Une fois ce long travail d'étude et de classification terminé, Acid pensait qu'il lui suffirait probablement de concentrer ses efforts sur les pièces les plus intéressantes du dossier pour établir ses convictions et ensuite les vérifier concrètement sur le terrain. Tel Jean-François Champollion à la recherche du langage perdu des Egyptiens, Acid Jones se mit en quête d'une vérité scientifique perdue et taboue... La première étape devait conduire Acid en Belgique où suivant les documents de Mac Douglas, il trouverait un interlocuteur de qualité en la personne de Wilfred de Bé, le Chef de l'Etat Major de l'Armée de l'Air Belge. Redoublant de précautions dans ses contacts et ses préparatifs, Acid Jones prit la route pour Bruges quelques jours plus tard.

 

vaché : attaché par une corde qui est nouée sur un anneau de sécurité.

prise inversée : pour adhérer à la roche l'on peut se servir d'une force "en levier".

coinceur : piton amovible qui se fixe dans les fentes de la roche.